Article : Le fragment statuaire

16 Février 2017
Paul Bert Serpette

     Morceau d'une chose brisée, cassée, déchirée, partie d'une œuvre dont parfois l'essentiel a été perdu, le fragment a pourtant une place de choix en matière d'art, et particulièrement dans le domaine de la sculpture. Depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, on exhume des fouilles archéologiques de nombreuses statues antiques, dont la grande majorité est loin d'être intacte. Pourtant, elles alimentent les collections des Etats ainsi que celles des amateurs, qu'ils soient historiens, artistes, intellectuels ou simples rêveurs. Elles sont exposées dans les musées et les demeures telles quelles : amputées, éborgnées, lacérées, il est rare qu'on remplace le membre manquant. Et lorsqu'on le fait, souvent le raccord se voit. Qui aurait l'idée de rendre ses bras à la Vénus de Milo ou le reste de son corps au Torse du Belvédère, tous deux considérés comme les canons de la sculpture au XIXème siècle ?

Ainsi le fragment peut être apprécié comme œuvre à part entière, comme s'il avait été conçu et sculpté tel quel, comme s'il se suffisait à lui-même. Les accidents, en effet, sont parfois heureux : comment deviner que ce buste de jeune femme en terre cuite du 17ème siècle n'est en fait que la partie supérieure d'une sculpture grandeur nature ? Qu'il ne s'agit pas là d'un portrait idéalisée de femme mais, à l'origine, de la représentation d'une Sainte ? Comme un regard que l'on croiserait au détour d'une rue, d'abord détaché du corps qui le porte, celui que l'on pose sur cette tête sculptée du Gandhara nous transporte dans le monde du sacré. Dénuée de son corps, la figure de la femme idéale s'élève au rang de la divinité.

D'ailleurs, les artistes, dès le 19ème siècle, retiendront la recette, et se serviront des manques comme vecteurs d'émotions, comme de messages cachés. '' Dans un objet d'art il ne faut pas tout dire, car on aura l'air de prendre le spectateur pour un être qui a besoin qu'on lui dise tout '': autrement dit pour un imbécile. Telles étaient les mots du célèbre sculpteur David d'Angers. Alors certains décident, comme Barrau, de faire du buste, déjà art de fragment, un art encore plus fragmentaire : il imite la brisure, et laisse ainsi ostensiblement au spectateur le loisir d'imaginer le sein manquant... une sorte de vide érotique, si l'on veut. D'autres, de réduire le buste à l'essence même de sa nature : présenter un visage. Qu'on lui coupe donc la tête ! La figure de bronze malmenée par l'artiste Céline Chalem n'acquiert-elle pas plus de grâce ainsi suspendue dans les airs, comme balayée par le vent ? Son corps fragile s'est sans doute envolé...

A l'extrême, une sculpture, même sans tête, ne manque pas forcément d'esprit. Que l'artiste l'ait ou non décidé. Les ravages du temps ont eu raison de celle de notre Tanagra, mais cette dernière continue de danser, obstinément. Et si Bouddha a perdu la tête, on continue de percevoir, toute raison gardée, l'infinie sagesse que porte sa figure. Notre œil visualise le membre manquant. La brisure, le manque qu'elle engendre, laisse place à notre imagination qui la nourrit de son expérience autant que de sa culture. Notre regard reconstitue ce qui n'est plus, autant que ce qui n'a jamais été.

Jacques Cassiman vers 1980 prend même le parti d'appuyer la souffrance d'un buste amputé de son chef en lui enfonçant des clous pour nous mettre au défi. Vainement. Car la statue, même fragmentaire, par nature, reste et restera statique. Elle n'en fait qu'à sa tête, et l'oeil exercé devine un visage placide au-dessus du torse torturé;

Ainsi nous nous faisons nous même sans le vouloir architectes du néant. C'est sans doute pour cela que l'Homme n'a jamais cessé d'intégrer aux grandes architectures sacrées que sont les temples ou les églises des figures animées. Ce grotesque médiéval en pierre n'est en effet rien d'autre qu'un fragment d'architecture, et pourtant c'est bien à l'art statuaire qu'il se rapporte. Il fait le lien entre le monde figuratif et concret de l'Homme et la Maison abstraite et spirituelle de Dieu.

De nos jours, l'on rencontre même des artistes, qui, tel Albert Ferraud, en récupérant des fragments parmi les déchets industriels, sculptent des cathédrales, qui paraissent aussi vivantes qu'une flamme.