A la mode du bijou : Interview en partenariat avec Révélations

A l’occasion de Révélations, biennale des métiers d’art et de création contemporaine, Ateliers d’art de France et le marché Paul Bert Serpette ont organisé la rencontre entre un créateur et un antiquaire autour d’une thématique commune.
Interview croisée produite et réalisée par Ateliers d’Art de France, organisateur de l’événement.
Révélations – du 23 au 26 mai 2019, Grand Palais

www.revelations-grandpalais.com

Créatrice bijoutière et plumassière, Anne Goldfarb a créé sa propre marque Anagold il y a 5 ans. Elle se livre sur son métier et son apprentissage en compagnie de Stéphanie Roudil-Corvez, antiquaire à Paul Bert Serpette aux puces Saint-Ouen, elle aussi à la tête de sa propre boutique. Deux femmes entrepreneures qui partagent la même fascination pour le bijou, accessoire de mode intemporel. 

Dites-nous en quelques mots ce qui caractérise votre travail ?

Anne Goldfarb : je conçois entièrement mes pièces, de A à Z. Je commence par retranscrire mon inspiration par le dessin. Dans un 2e temps, je rentre dans la fabrication du prototype dans le métal. Je privilégie alors des architectures simples, assez épurées, qui vont ensuite mettre en valeur le travail de plumasserie. Je pense que ce qui caractérise vraiment mon travail, c’est mon gout immodéré pour la couleur. Je travaille beaucoup sur l’assortiment, l’harmonisation ou au contraire les rapprochements flashy. 

Stéphanie Roudil-Corvez : pour ma part, c’est essentiellement la recherche du bijou ancien…parce qu’il se fait rare. Il est vendu depuis 30-40 ans et les plus jolies pièces sont malheureusement parties à l’exportation. Elles reviennent peu ou pas du tout. On a beau être France, considérée comme le grenier de l’Europe, la vraie difficulté aujourd’hui reste de « trouver ». Pour ce qui est de la vente, sans aller jusqu’à dire que c’est facile, quand on a la chance de trouver des pièces originales au prix du marché, ça part facilement. D’autant qu’il y a beaucoup d’amateurs.

Vous avez toutes deux un domaine de prédilection commun, le bijou, qu’est-ce qui vous y a amené ?

Anne Goldfarb: Pour moi, il s’agit d’une reconversion. Je travaillais initialement dans des grandes entreprises. Et donc, j’ai atteint un âge où la reconversion c’était « maintenant ou jamais »…alors j’ai fait le grand saut. J’avais une attirance pour le travail artisanal depuis la petite enfance et le bijou réunit beaucoup de choses que j’apprécie de manière générale : un monde de la minutie, le travail de la matière, un monde plus féminin, ce qui a été un gros changement par rapport à mon travail dans les industries automobiles. Il y a aussi un autre point qui m’a vraiment passionnée, c’est le patrimoine historique du bijou. Pendant mes cours, j’ai découvert comment il permettait de lire l’évolution des civilisations, depuis la nuit des temps sans doute, et ça a été une vraie source d’inspiration.

Stéphanie Roudil-Corvez : comme Anne, j’étais dans tout autre chose, mais en tant qu’étudiante. Par contre, je travaillais en parallèle pour un antiquaire généraliste… quelqu’un de très bavard, qui me donnait plein d’informations. Et je voyais passer pas mal de choses différentes : tableaux, bronzes, céramiques. C’est vraiment l’attirance pour l’objet ancien qui m’a séduite et la passion est arrivée sans crier gare ! Je me suis rendue compte que mes études ne m’intéressaient pas du tout, et qu’il fallait que je me lance, même si on ne peut pas vraiment se former au métier d’antiquaire. Donc j’y suis allée et je ne me suis jamais arrêtée. Et le bijou est venu, encore une fois, grâce à cet employeur. J’ai eu l’opportunité de développer un petit département bijou au sein de son entreprise, ce qu’il ne s’était jamais aventuré à faire lui-même. Et comme on a remporté un franc succès, il m’a donné carte blanche ! C’est pour ça que quand je me suis mise à mon compte, j’ai choisi de ne faire que du bijou. 

Dans vos activités respectives, quel est votre rapport au temps et à la transmission ?

Stéphanie Roudil-Corvez : la transmission est vraiment essentielle ! Elle l’est d’autant plus qu’il n’y pas de formation comme je le disais. Ce sont des emplois passion, où on y consacre un temps de dingue. Pour ma part, c’est vraiment mon métier qui rythme tout mon temps. Pour le bijou, il y a des choses magnifiques à toute période. Mais depuis que je fais ce métier, il y en a vraiment une dont je ne me lasse pas : c’est l’art déco. Elle est appréciée à la fois des professionnels mais aussi du public. Il y a une telle pureté dans les dessins qu’ils deviennent intemporels…ça ne vieillit pas et on ne s’en lasse pas…on va à l’essentiel ! 

Anne Goldfarb : pour ma part, si je prends l’aspect « patrimoine historique », j’ai la sensation de m’inscrire dans une histoire, à ma dimension bien sûr, notamment avec mes architectures. Elles rappellent un peu l’art déco, qui nous plait tant à Stéphanie et moi. Et il y a aussi la plumasserie, un métier très ancien qui a failli disparaitre. J’ai eu la chance de trouver à Paris la seule école d’Europe qui forme encore à cette technique. Après avoir failli tomber dans l’oubli, c’est un métier qui renait de ses cendres aujourd’hui dans un cadre de création contemporaine, parce qu’il y a des jeunes designers qui travaillent dans la plume. Et pour ce qui est de la transmission, je considère que j’en ai vraiment bénéficié parce que j’ai pu me reconvertir et me former aux techniques et à la démarche de la création avec des professionnels. Je m’attache aussi à transmettre de mon côté, quand je prends un stagiaire ou avec le public, dans le cadre d’ateliers. 

Anne Goldfarb, quand vous travaillez sur une pièce, imaginez-vous sa vie dans plusieurs années ou décennies ?

Anne Goldfarb : non je ne crois pas, je reste à l’étape de la création... Je suis très fière de donner naissance à un objet qui n’aurait pas vu le jour si je ne l’avais pas fait. Et c’est vrai que je ne pense pas à l’avenir. Je suis très heureuse qu’il soit un jour acquis par une cliente mais ce sera sa vie à lui…ce n’est plus moi. Par contre, je suis ravie quand il part très loin, à l’étranger, ça me fait vraiment plaisir ! Mais comme je le disais, c’est son histoire à lui… 

Stéphanie Roudil-Corvez, comment sélectionnez-vous les pièces que vous proposez ? Comment savez-vous qu’elles vont être appréciées, remarquées, achetées ?

Stéphanie Roudil-Corvez : comme toute chose, il y a un phénomène de mode, même dans l’ancien. J’ai par exemple connu une période où l’Art Nouveau était très apprécié alors qu’aujourd’hui, on peut constater un petit essoufflement. Ça, c’est vraiment la mode en général. Donc on s’adapte, parce qu’il faut toujours avoir une curiosité sur ce que portent les gens et ce qu’ils souhaitent aujourd’hui. C’est d’autant plus important que le bijou est véritablement un accessoire. Il faut essayer de trouver des objets adaptés à l’envie de moment. Même s’ils sont anciens, c’est finalement très lié au présent. 

Comment intégrez-vous l’acheteur dans votre processus de création/sélection ?

Stéphanie Roudil-Corvez : on observe la rue. Avec le retour des années 70, on peut voir que des pierres dures reviennent alors qu’elles étaient plutôt boudées jusqu’ici. Quand je trouve une pièce, je pense à un profil. J’ai la chance de travailler à Paul Bert Serpette où il y a des gens différents, qui viennent de plusieurs continents et donc on repère différentes sensibilités. Même si globalement, on s’aperçoit que la mode est aujourd’hui mondiale, rythmée par de grandes tendances. 

Anne Goldfarb : quand je crée, je ne pense pas à l’acheteur de manière pas très précise…néanmoins comme Stéphanie, j’observe. Et je remarque par exemple que la broche revient aujourd’hui, j’ai d’ailleurs des clientes qui en demandent. Donc, je me suis penchée sur ce type de bijou que je ne faisais pas initialement. Mais sinon, je ne crois pas que j’y pense vraiment. Je fais des objets assez volumineux et je sais que ça ne touchera pas tout le monde. Donc je ne pense pas vraiment intégrer l’acheteur dans ma démarche.