Cyril Grizot, dans l’ombre de Lebovici

Cyril Grizot est un discret. Un de ces laborieux antiquaires qui travaille dans l’ombre pour révéler, promouvoir et passer à la postérité un designer qu’il a choisi de défendre par passion. Sur son stand de l’allée 5 à Paul Bert, parmi les folles sculptures lumineuses de Peter Keene, une paire de larges fauteuils signée Gae Aulenti et un élégant salon en rotin Louis Sognot, un indice aussi discret que son propriétaire est posé sur l’enfilade. Un livre corné, démembré, taché. Une monographie qui a tant servi qu’on ne sait par quel miracle les pages tiennent encore. Yonel Lebovici, sculpteur de haut-niveau par Michèle Chartier. Cyril qui le connaît par cœur aurait pu l’écrire. C’est lui qu’il s’est choisi, Yonel Lebovici, pour le travail de toute une vie. Enfin, ça c’est ce qu’il dit, modestie et discrétion allant souvent de pair. Car à y regarder de plus près, ne serait-ce pas plutôt le créateur qui l’a désigné pour le représenter ?

UNE RENCONTRE FORTUITE En 1973, la route d’un tout jeune antiquaire bordelais de 18 ans installé à Jules Vallès croise celle d’un ingénieur en aéronautique récemment reconverti en designer. Habitué des Puces où il chine des objets hétéroclites pour ses compositions surréalistes, Lebovici n’aura de cesse de démarcher Cyril, un amoureux des antiquités depuis ses 14 ans qui a impatiemment attendu sa majorité pour se lancer dans leur commerce. Très vite, une relation de confiance s’établit entre ces deux-là. Tout en participant à l’engouement de l’époque pour Prouvé, Perriand, Mouille et Royère avec son frère, Alan Grizot, pionnier des galeristes spécialisés dans le mobilier années 50 et ses confrères puciers, de Jousse à Laffanour, Cyril se met à acheter à Lebovici ses incroyables mobiliers-sculptures et se passionne pour ce contemporain à l’humour ravageur.

UNE CONNAISSANCE INTIME DE LEBOVICI Difficile de mettre Lebovici dans une case, affirme Cyril Grizot. Designer ? Sculpteur ? Ingénieur ? Ce créateur volubile échappe à toutes les catégories. Joueur, il mêle littéralement l’utile à l’agréable en faisant fi des codes établis. Lebovici, c’est un bouleversement ludique et joyeux du design. Il a à cœur de toujours magnifier la trivialité du quotidien. Tous les objets les plus insignifiants y passent, de la pince à linge à la prise électrique en passant par le fer à repasser. En sympathique perturbateur, il se moque de la cohérence entre la forme et la fonction. Avec lui, on s’éclaire avec un code barre, on s’allonge sur une pince, on s’attable sur des couverts. Et son sens de l’humour de rejaillir jusque dans les noms de ses inventions, truculents jeux de mots. Comme ses maîtres, Tinguley, Calder, Léger ou Takis, il déclare l’imagination débridée au pouvoir.

UN LONG ET PATIENT TRAVAIL DE RECONNAISSANCE En 2000, Cyril a un déclic. Le travail que ses anciens voisins à Paul Bert Serpette ont entrepris pour le mobilier d’architecte d’après-guerre, il va l’engager pour Yonel Lebovici, décédé il y a à peine trois ans. Immédiatement, il part à la recherche de ses œuvres dispersées chez quelques collectionneurs et les rachète pour constituer un fond. Cela fonctionne tant et si bien qu’il est aujourd’hui impossible qu’une œuvre de Lebovici ne soit passée entre ses mains. Pour démultiplier sa force de frappe et mener à bien ce travail de promotion, Cyril Grozot, resté aux Puces par passion et goût de la liberté, s’associe avec une grande galerie parisienne, la Galerie Chastel-Maréchal. Grâce à elle, il peut alors présenter l’œuvre de Lebovici dans les grandes foires internationales, du PAD à Bâle et Miami. Lorsqu’en 2003, Yvon Poullain, célèbre collectionneur de Lebovici, lui dédie un musée privé à Paris dans un bâtiment de Mallet-Stevens, c’est à Cyril Gizot qu’on fait appel pour gérer la collection. Aujourd’hui reconnue, l’œuvre de Lebovici doit être protégée de la copie qui menace tous les grands noms du design. Cyril Grizot travaille donc à l’établissement d’un comité officiel Lebovici mais également à la constitution d’un catalogue raisonné de sa création qui s’étend de 1969 à 1997. Une somme que d’autres pourront, à leur tour, corner, abimer, fatiguer à force de consultations.

Cyril Grizot, stands 216 & 218, allée 5, Paul Bert

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