L'attirance de la céramique : Interview croisée en partenariat avec Révélations

A l’occasion de Révélations, biennale des métiers d’art et de création contemporaine, Ateliers d’art de France et le marché Paul Bert Serpette ont organisé la rencontre entre un créateur et un antiquaire autour d’une thématique commune.
Interview croisée produite et réalisée par Ateliers d’Art de France, organisateur de l’événement.
Révélations – du 23 au 26 mai 2019, Grand Palais

www.revelations-grandpalais.com

 

Agnès Nivot est céramiste. Après être passée par l’Irlande et les Etats-Unis, elle a continué de se former en France et créé aujourd’hui ses pièces dans son propre atelier. Edouard Demachy, marchand à Paul Bert Serpette aux puces de Saint-Ouen, est un passionné de la céramique. Fort de son passé de collectionneur et de galeriste, le marché n’a pas de secret pour lui. 

Dites-nous en quelques mots ce qui caractérise votre travail ?

Agnès Nivot : Aujourd’hui, je fais beaucoup de récipients, que j’adore, mais j’ai été aussi influencée par ma passion pour la sculpture. J’étais partie vers un travail archéologique où j’avais l’impression de remonter le temps…jusqu’à la préhistoire. Au départ, les teintes étaient plutôt chaudes comme celles de Lascau et puis, j’en suis venue à ne mettre que du noir, car c’est ce qui reste sur les vestiges. Ça m’a amené à un travail symbolique par les formes mais aussi très épuré. Il n'y a pas plus beau, plus simple… 

Edouard Demachy : Mon travail à moi consiste à faire aimer et découvrir la céramique à des collectionneurs particuliers ou même des néophytes. C’est surtout faire partager ma passion, parce que les pièces que je présente viennent beaucoup de moi, de mon goût…Il faut que je vibre, que j’ai des frissons. C’est cette émotion que je veux partager avec la personne en face de moi, je veux entendre « C’est extraordinaire ! Qu’est-ce que c’est ? ». 

Vous avez tous les deux un domaine de prédilection commun, la céramique, qu’est-ce qui vous y a amené ?

Edouard Demachy : J’ai commencé à en acheter il y a un peu plus de 20 ans…cette palette de couleurs fantastiques, aussi bien dans les pastels que dans les tons plus forts ou mats, et la variété des formes m’ont amené à cette passion. Le toucher est également très important et donne un aspect très sensuel à la céramique, de l’ordre du ressenti. 

Agnès Nivot : C’est vrai…je ne saurais pas trop comment le dire mais quand je l’ai touchée…ça a été une vraie rencontre. Et puis j’ai eu la chance d’avoir accès à un atelier où je pouvais aller sans être encadrée. Je travaillais sur un coin de table, je faisais mes petits pots et je pouvais essayer le tournage toute seule. De manière générale, le lieu de l’atelier est pour moi très important. 

Dans vos activités respectives, quel est votre rapport au temps et à la transmission ?

Agnès Nivot : je parlais justement de l’atelier, qui est un lieu particulier en termes de temps. C’est un temps de travail, où il y a tellement d’étapes de fabrication, qu’il finit par se mélanger. Mais c’est finalement la pièce qui le détermine et qui rythme les pendules. Mon atelier à moi est assez paradoxal, il est retranché sur cour, mais du monde y passe, notamment parce que j’y enseigne. Donc il est à la fois isolé et ouvert. Et le temps me sert alors à transmettre et à partager.

 
Edouard Demachy : en tant que marchand, je transmets une histoire, un temps du passé à mes clients. Mon rapport à la transmission passe beaucoup par l’autre…D’abord, je ne dis rien, je regarde la réaction de la personne qui est entrée dans ma boutique et quand je vois qu’elle accroche, je vais essayer de voir ce qui l’a fait frémir pour aller à son contact. On va alors entrer dans un domaine précis, que ce soit en termes de couleurs, de maillage etc. Et parfois c’est très intéressant…notamment quand je suis face à des collectionneurs qui sont très pointus. Je me dis qu’on a jamais fini d’apprendre dans les métiers d’art et la profession de marchand. Donc, il y a vraiment une transmission qui est infinie. 

Agnès, quand vous travaillez sur une pièce, est-ce que vous imaginez sa vie dans plusieurs années ou décennies ?

Agnès Nivot : je vais dire « non » mais c’est vrai qu’il m’est quand arrivé de me dire « ça restera indéfiniment». On est quand même dans le monde de la céramique ! Mais je n’imagine pas mes pièces ailleurs que dans mon atelier. Quand je présente une pièce, j’essaye d’en être totalement satisfaite. Sinon elle ne sort pas. Ce qui est difficile car il n’y a pas de retours en arrière avec la céramique. Mais quand ça marche, je me dis « celle-là, elle vivra sa vie…j’espère »…

Edouard Demachy : c'est intéressant et ça explique pourquoi il y avait des pièces signées et d’autres pas. Pour les pièces en céramique des années 50, celles qui étaient signées étaient considérées comme réussies donc propres à la vente. En revanche, pour celles qui ne l’étaient pas, ça signifiait que quelque chose n’avait pas fonctionné. Donc elles restaient dans l’atelier. Ensuite, à la fermeture de ces ateliers, les pièces se sont éparpillées ce qui fait qu’on retrouve dans le commerce aujourd’hui des pièces non signées. 

Edouard, comment sélectionnez-vous les pièces que vous proposez ? Comment savez-vous qu’elles vont être appréciées, remarquées, achetées ?

Edouard Demachy : l’aspect financier et la notion de côtes sont des éléments très importants. Le travail du marchand, c’est de présenter certains artistes, de les élever, de les vendre et parfois, de les proposer à certaines salles de vente. Ce cas-là est spécifique, on va suivre le cours de la vente et surtout, on va pousser de manière à ce que les prix gonflent et que les cotes augmentent. Donc il y a deux aspects, l’aspect esthétique dont je parlais tout à l’heure, il faut que ça me plaise pour vendre l’objet, et dans un second temps, on va rentrer dans l’aspect financier. Toutefois, ça ne m’empêche pas de présenter certains artistes contemporains dont les côtes ne sont pas faites et là, je m’amuse à créer un marché et à mettre en place une valeur financière. 

Comment intégrez-vous l’acheteur dans votre processus de sélection/création ?

Edouard Demachy : on observe les ventes, les salons et donc on voit les réactions des clients. On sait quels artistes vont les intéresser. Il existe plusieurs types de clients : il y a le client « financier » qui va acheter une côte ; il ne va presque pas s’intéresser à l’objet parce qu’il considère qu’il fait un placement, et il y a le passionné, qui ne va pas avoir de contraintes financières. Celui-ci peut aller vers des pièces moins connues ou même anonymes parce qu’il va comprendre la force de l’objet et que ça correspond à ce qu’il recherche. Le prix ne sera alors pas un problème parce qu’il veut s’attribuer cette pièce. Et puis, ça arrive aussi, connaissant les goûts de mes clients, d’acheter en identifiant immédiatement celui à qui je la vendrai. 

Agnès Nivot : pour ma part, je n’intègre pas vraiment l’acheteur ; bien que le rapport à la vente soit tout de même présent d’une certaine façon. Pendant les salons, je m’attache à faire une présentation à mon goût, sobre et élégante, et alors je me recule. Je considère que j’ai fini à partir de ce moment-là. Comme ce que disait Edouard tout à l’heure, je vais d’abord laisser approcher et voir l’émotion. C’est la première chose : voir quelqu’un qui s’arrête et l’attirance qui se crée. J’ai vraiment tendance à dire « Ce n’est pas moi qui vend, c’est la personne qui achète ».  

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