L'émotion au fil du textile : Interview croisée en partenariat avec le salon Révélation :

Morgane Baroghel-Crucq est designer et artisan textile, spécialisée dans la technique du tissage. Au sein de son atelier parisien, elle conçoit et réalise des pièces destinées à l’architecture et à la décoration d’intérieure. Virginie Chorro, avec son associée Merry Liuzzo, forment le duo d’antiquaires Marcel&Jeannette à Paul Bert Serpette aux les puces de Saint-Ouen et proposent du textile ancien, allant du 18e siècle aux années 1960. 

En quelques mots, parlez-nous de ce qui caractérise votre travail ?

Virginie Chorro : c’est une passion, une philosophie de vie… au-delà d’un métier, c’est un besoin de matières et de couleurs, qui est à la fois très animal et très féminin. Pour mon associée comme pour moi, il s’agit d’un réflexe visuel : lorsque les yeux se posent sur une matière, on a besoin de la posséder.

Morgane Baroghel-Crucq : ce besoin et cette passion, je les ressens également, c’est le point de départ du quotidien, de toute démarche créative. La mienne est celle d’une expérimentation textile. J’utilise une technique textile traditionnelle de tissage que je cherche à rendre plus contemporaine en utilisant d’autres matériaux comme le métal, le papier, la nacre. La matière est mon inspiration première. Je vais l’utiliser, étudier ses caractéristiques techniques et esthétiques pour construire une pièce textile à l’aide du tissage. 

Vous avez toutes deux un domaine de prédilection commun, le textile, qu’est-ce qui vous y a amené ?

Morgane Baroghel-Crucq : j’ai eu le coup de foudre pour la technique du tissage dans un contexte scolaire en faisant l’apprentissage de l’outil et du geste. J’y ai vu l’infinité de créations possibles à partir de différents matériaux. Mais mon attrait pour le textile me vient d’avant : de ma mère et de ma grand-mère que je regardais broder, faire du crochet, du tricot et de la couture, lorsque j’étais enfant. J’étais vraiment fascinée en pensant qu’à partir de rien, d’un fil, à l’aide d’un savoir-faire et de gestes, on puisse créer un objet concret. Je pense que la transmission de cette passion s’est faite à ce moment-là et ça a été très fort. Et aujourd’hui, ça guide mon travail. Je pars d’un fil, d’une matière, et par une technique d’assemblage, je crée autre chose.

Virginie Chorro : ma passion vient aussi de mon enfance. Mon père était marchant et j’avais l’habitude de me faire des cabanes avec le cachemire qu’on avait à la maison. Surtout, j’ai eu la chance qu’il achète les costumes du Grand Théâtre de Bordeaux. Tous les dimanches, j’avais le droit d’aller dans sa remise et d’en choisir un. Je me souviens des matières et des craquements des jupons de soie sur le parquet. Ça a été le commencement de ma passion pour le textile que j’ai confirmé plus tard encore dans une manufacture près de Bordeaux. J’y ai rencontré les tissus du 18e siècle et là, devant ces couleurs, l’étude de ces picots, j’ai ressenti une vive émotion. Et quand je les dépliais plus tard chez moi, ça pouvait même aller jusqu’aux larmes. L’émotion textile peut aller jusque-là… 

Dans vos activités respectives, quel est votre rapport au temps et à la transmission ?

Virginie Chorro : par rapport au vêtement, chaque période vestimentaire a quelque chose de fou et de différent. Mais particulièrement, dans chaque vêtement, nous imaginons, avec mon associée Merry, la personne qui le portait. Par exemple, nous avons récemment acheté une garde-robe des années 50 avec uniquement des vêtements de couturières. On pouvait vraiment voir et se représenter leur propriétaire, cette petite femme très coquette, sans même l’avoir jamais vu. Le rapport au temps, c’est pouvoir toucher des choses si délicates que l’on risque de ne plus jamais retrouver. C’est pour ça qu’il faut les aimer et les manier avec une certaine tendresse. 

Morgane Baroghel-Crucq : le temps à l’atelier est pour nous différent et se divise en deux parties. D’abord, on prend le temps d’expérimenter pour chercher, se tromper et pour trouver quelque chose de satisfaisant que l’on va pousser. C’est très important de prendre ce temps-là, sans compter les heures. J’entends beaucoup autour de moi que le tissage est chronophage, mais personnellement, je trouve que c’est un terme un peu réducteur. Parce que prendre le temps d’enfilage des chaines nous met dans un état méditatif, qui permet de réfléchir et d’approfondir ce sur quoi on est train de travailler. C’est très important pour moi. Et le deuxième temps de l’atelier, c’est la production, guidée par des délais. Là, on doit être aussi précis que dans la phase de recherche mais avec plus d’efficacité. C’est donc un 2e rapport au temps, vraiment différent. Mais la première étape alimente la seconde. Plus on s’imprègne, plus on est efficace, même dans le geste.

Virginie Chorro : cette notion d’imprégnation, on la retrouve également dans notre profession. Parce que quand on achète, il y a ce côté très animal, ce besoin inexplicable de posséder cette pièce que l’on trouve merveilleuse. Et ça va nourrir la préparation des boutiques, ce qu’on va mettre en avant, ce qu’on va raconter et toute la poésie qu’on va mettre dans la décoration. C’est d’abord pour nous que nous le faisons, pour s’imprégner de notre propre univers et ensuite transmettre quelque chose.

Morgane Baroghel-Crucq :pour ma part, il y a là encore deux sortes de transmission : il y a la transmission de mon savoir-faire et de mes techniques et il y a aussi la transmission par rapport à l’objet en lui-même. C’est assez difficile de mettre des mots dessus mais on espère toujours que les émotions vont parler d’elles-mêmes. 

Morgane, quand vous travaillez sur une pièce, comment imaginez-vous sa vie dans plusieurs années ou décennies ?

Morgane Baroghel-Crucq : quand je travaille pour des commandes, je pense à la nécessité de longévité des pièces car elles vont sortir de mon atelier pour avoir leur propre vie. Et dans ce cas, je me pose la question du choix des matières pour m’assurer qu’elles durent dans le temps. J’utilise des matériaux qui viennent de l’industrie et donc qui possèdent une traçabilité technique. Par exemple, je travaille beaucoup avec le métal donc je porte une attention particulière à ne pas avoir de problèmes d’oxydation. 

Virginie, comment sélectionnez-vous, avec votre associée, les pièces que vous proposez ? Comment savez-vous qu’elles vont être appréciées, remarquées, achetées ?

Virginie Chorro : au départ il faut qu’elles nous plaisent, c’est essentiel, c’est même une véritable quête. On achète parce c’est beau et que ça rentre aussi dans notre univers. Après on les met en scène. Avec Merry, nous pensons que quand l’objet plait au moins à une personne, il plaira forcément au moins à une autre. Souvent un détail de vêtement, de textile, c’est un morceau d’art parce que c’est une création que quelqu’un a pensé, dessiné. C’est cet amour qui fait que l’objet et l’émotion qu’il procure se rejoignent.

Comment intégrez-vous l’acheteur dans votre processus de création/sélection ?

Morgane Baroghel-Crucq : dans mon processus, au tout départ de ma démarche, je n’intègre pas l’acheteur…c’est pour ça qu’on prend le temps de chercher. Je fais d’abord les choses parce que j’ai une idée, une envie. L’acheteur vient après…Mes créations étant destinées à l’architecture d’intérieur, à l’espace et à la décoration, c’est au moment où je propose mes échantillons que tout est ensuite réalisé sur-mesure pour l’acheteur. 

Virginie Chorro : comme je le disais, la sélection se fait beaucoup en fonction de ce qui nous attire avec mon associée. Mais au-delà de ça, nous pouvons garder un vêtement des années avant de le vendre...Parce que chaque objet peut procurer de l’émotion à un moment précis de la vie. C’est pour ça que le temps que l’on met à le vendre n’a pas vraiment d’importance.

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