Le monde d'artefacts du mobilier et du luminaire : interview croisée en partenariat avec Révélations

A l’occasion de Révélations, biennale des métiers d’art et de création contemporaine, Ateliers d’art de France et le marché Paul Bert Serpette ont organisé la rencontre entre un créateur et un antiquaire autour d’une thématique commune.
Interview croisée produite et réalisée par Ateliers d’Art de France, organisateur de l’événement.
Révélations – du 23 au 26 mai 2019, Grand Palais
https://www.revelations-grandpalais.com

Bruce Cecere est ferronnier d’art et fabrique des meubles sur-mesure dans son atelier de Pantin. Passionné par les différents métaux, il se livre sur son activité au côté d’Adrien de Liedekerke, antiquaire depuis 8 ans à Paul Bert Serpette aux puces de Saint-Ouen, qui lui aussi, aime transformer les meubles…ravagés par le temps.

Dites-nous en quelques mots ce qui caractérise votre travail ?

Adrien de Liedekerke : Mon travail, c’est chiné, même si je n’aime pas particulièrement ce mot, mais c’est aussi réfléchir et restaurer. Ces deux dernières notions sont importantes parce qu’il faut savoir à combien on achète, à combien on peut revendre et quelle sont les différentes modifications que l’on va pouvoir apporter aux objets qu’on trouve. Il faut aussi se demander « est-ce que ça vaut le coup ? », financièrement parlant. Et après, il y a tout le côté « pathos » qui se met en place. C’est bien d’avoir un bel objet, de faire un pied de nez au marché parce qu’il est vraiment beau, mais ce n’est pas vraiment le nerf de la guerre. 

Bruce Cecere : pour moi, dans la création sur-mesure de mobilier et de luminaire, il s’agit d’essayer d’aller au plus simple, d’innover dans la technique. Dans la façon dont je travaille, je m’attache à aller au plus léger…à la rupture, à trouver un moyen d’aller toujours plus dans la finesse. Comme le métal est un matériau lourd, j’essaye vraiment d’apporter de la légèreté. 

Vous avez tout deux un domaine de prédilection commun, le mobilier et le luminaire, qu’est-ce qui vous y a amené ?

Bruce Cecere : c’est la diversité des techniques et des formes qui m’a séduit. C’est moins répétitif que lorsque qu’il s’agit d’agencement. Après avoir fait de la rampe d’escalier pendant 10 ans, je n’en pouvais plus. Et dans le cadre du mobilier, on peut vraiment utiliser une grande palette de techniques, de matériaux, de couleurs. C’est très intéressant…Comme je le disais, la recherche de légèreté, de formes et d’équilibre, me passionne énormément. Je l’ai notamment découvert dans un atelier par lequel je suis passé. Ils faisaient du mobilier de style Art Déco. Il y avait donc une notion de patrimoine, et je suis tout de suite entré dans cet univers. Les recherches historiques et la proximité avec les antiquaires, la chance de voir des pièces emblématiques, la production des années 40-50, tout a été une vraie source de motivation pour moi.

Adrien de Liedekerke : pour ma part, cela vient de l’enfance. Mon père et ma mère m’amenaient aux puces. J’ai continué à y aller très régulièrement, même sans mes parents, sans me dire que j’y travaillerais un jour. J’ai d’ailleurs fait des études de Lettres. Mais, comme je faisais beaucoup de brocantes, les objets commençaient à s’entasser chez moi. J’ai voulu revendre ceux dont je ne voulais plus…tout s’est mis en place comme cela, jusqu’à ce que je prenne un stand aux puces. J’ai commencé par le mobilier industriel parce qu’il y avait un côté « mode ». Il y avait surtout une facilité d’achat, et l’objet étant en très mauvais état, cela impliquait une importante restauration. C’est un aspect qui m’a beaucoup plu. J’aimais pouvoir retoucher les pièces en atelier. J’ai appris à travailler le métal et le bois. Après un certain temps, j’ai eu l’impression d’en avoir fait le tour. Je me suis donc ouvert à d’autres choses, comme le luminaire. 

Dans vos activités respectives, quel est votre rapport au temps et à la transmission ?

Adrien de Liedekerke : en termes de transmission, j’ai une petite fille, et j’ai l’impression de moins transmettre à mes clients qu’à elle. Au même titre que mes parents m’emmenaient  dans les salles de vente ou aux puces, je suis heureux que ma fille évolue dans un monde d’objet, qui sont les nôtres, à ma femme et à moi. Et pour ce qui est du temps…ce mot m’interpelle par rapport à mon travail, je me rends compte qu’il y a des choses qui sont sorties dans les années 80, et pour lesquelles je me dis « tiens, ça c’est vraiment pas mal, elles ont leur place aux puces ». Je vois les objets courants, qui ont fait partie de notre enfance, devenir plus intéressants. Concernant la temporalité « immédiate » dans mon métier, j’ai vraiment l’impression de manquer de temps. D’autant que beaucoup de choses se passent maintenant sur Internet et que ça va très vite. Quand on est antiquaire, on s’occupe de tout, tout seul, en essayant de se démarquer au maximum

Bruce Cecere : je rejoins Adrien, dans mon activité aussi, on en manque beaucoup. On a une entreprise à faire tourner. Donc il faut se positionner entre le temps passé à faire en sorte que son activité fonctionne et le temps passé à son véritable métier. Comme Adrien, je trouve que ça va de plus en plus vite. D’autant que, quand on travaille à la commande, la notion de délais est très présente. Après, il faut passer le temps qu’il faut sur une pièce, il faut vraiment aller au bout et ne pas livrer quelque chose d’inachevé. C’est vraiment très important de prendre le temps. Pour moi, la transmission est également primordiale. Je fais toujours en sorte d’avoir un stagiaire ou deux, et au moins un apprenti par an. Transmettre son savoir autant que sa passion, c’est une chose que je ne prends vraiment pas ça à la légère. 

Bruce Cecere, quand vous travaillez sur une pièce, est ce que vous imaginez sa vie en dehors de votre atelier ?

Bruce Cecere : oui, tout à fait. Quand je commence un objet, je cherche toujours à savoir où est-ce qu’il va aller, ce qu’il va devenir, pour savoir comment je vais le construire. Ce sont vraiment les premières questions que je me pose. C’est très important pour moi de connaître sa fonction, où est-ce qu’il va se trouver et à quoi il doit ressembler. Cela va guider ma manière de travailler et l’attention que je vais porter à certaines particularités. Je pense beaucoup à ça ! 

Adrien de Liedekerke, comment sélectionnez-vous les pièces que vous proposez ? Comment savez-vous qu’elles vont être appréciées, remarquées, achetées ?

Adrien de Liedekerke : Il est important de savoir qu’il y a différents types d’acheteurs dont les décorateurs, les architectes et les marchands, qui vont s’attacher à la notion de quantité. Parce que tout le dispositif mis en place n’est pas rentable s’il ne concerne qu’une seule pièce. Il y a aussi bien évidemment l’esthétique qui rentre en compte. Aux puces, la plupart du temps, les marchands mettent en place un univers bien particulier. Moi par exemple, je tiens à me stabiliser dans les suspensions opalines pour être identifié et devenir un véritable référent. Et en termes de ce qui va faire que l’objet fonctionne, il n’y a pas vraiment de règles. On s’aperçoit que les gens ne sont pas fermés. Pour moi, une fois qu’on est dans son créneau, les formes et l’esthétique de l’objet deviennent assez évidentes.

Comment intégrez-vous l’acheteur dans votre processus de création/sélection ?

Adrien de Liedekerke : Je ne l’intègre pas vraiment…je m’attache à suivre ma ligne, que je me suis fixé. Je peux avoir soit des coups de cœur, soit des envies de tests et en fonction des résultats, je décide ou non de continuer. De toute manière, aux puces comme ailleurs, il peut y avoir un moment où vous n’allez vendre qu’une certaine typologie de meuble et puis après, plus rien. On peut donc se retrouver un peu embêté avec un stock important et finalement les gens reviennent. Il faut surtout se dire que le beau n’existe pas, qu’il est dans l’œil de celui qui regarde. Et le beau se déforme aussi…on peut donc se demander à quel moment il faut prioriser son propre goût…même si, au départ, c’est très personnel. 

Bruce Cecere : Oui il est là dès le départ. Généralement, nos acheteurs viennent avec une idée, un concept. Dans mon atelier, ça marche à la commande donc il est forcément intégré. Et moi je vais le guider surtout dans la manufacture et je vais lui dire ce qui est possible ou non dans la façon de fabriquer. Après, avec le label SB26, qu’on a créé avec Samuel Accoceberry, c’est moins le cas. Il s’agit d’abord de nos envies à nous, de matières premières, de textures, de couleurs. C’est ce qui va motiver nos choix.