J’aime les meubles à transformation, les objets qui changent d’usage, les attributions à tiroirs. Il est des lieux où soufflent les esprits comme cet ancien garage Simca, revendu à un collectionneur d’armes, racheté puis cédé par un duc anglais, hanté par des ombres fameuses, des animaux disparus, des choses empaillées. Les allées bordées de baraques offrent des perspectives multiples, des découvertes encombrées. Depuis quarante ans que je fréquente les marchés Paul-Bert ou Serpette, j’ai pu y voir en une heure les bons jours : un mannequin d’osier, une tête d’élan naturalisée, une robe de Joséphine Baker, Catherine Deneuve (la vraie) avec ses lunettes noires, le buste d’Homère, un chien mystérieux, cordé, dont on ne reconnaissait ni la queue ni la tête, couché sur un fauteuil Charles Eames près d’une pile de vieux Vogue, un étui pour ranger les serpents, la robe d’un singe transformée en cape avec une étiquette marquée d’un nombre astronomique, une malle couverte d’astrakan comme le col de James Mason dans Lolita. Une bentley Mulliner mal garée… A la cour de Dagobert, Saint-Ouen était un homme du monde. Les allées qui portent son nom collectionnent aussi, toujours au hasard, certaines ombres célèbres.... C’est ici qu’on a vu naître la mode rétro. Ces filles aux lèvres rouges, qu’on apercevait le matin aux Puces et le soir à la Coupole et donnèrent à Yves Saint Laurent le ton — renard vert, chignon rouleau et chaussures compensées — d’un fameux défilé scandale de 1971. Paloma Picasso et ses fripes fut d’après Pierre Bergé « la seule femme dont on peut dire qu’elle ait inspiré à elle seule une collection. » En fait, elle n’était pas seule, mais suivie des ombres disparues de dizaines d’autre passantes comme Arletty ou la princesse Tchernicheff. Autre apparition des Puces, Eva Ionesco, née un peu plus à l’Est près des fortifs et présente à Saint-Ouen depuis l’âge des poupées, Eva, dont j’entends la gouaille caractéristique, l’accent parigot ramenant de derrière une psyché un petit sac trapèze 1900 sans prétention, sorti d’un roman d’Octave Mirbeau, orné d’initiales qui n’étaient pas les siennes : « il est beau, regarde, on dirait une pièce à conviction. » C’est vrai qu’ici le macabre doit toujours rencontrer le sublime. Vincent Darré, autre pêcheur de lune, se souvient d’avoir acheté une belle boîte verte avec des compartiments, une sorte de coffre contenant un squelette humain en morceaux détachés. Au moment de le charger dans le coffre du taxi la boîte s’ouvre et le chauffeur horrifié s’écrie « à l’assassin à l’assassin…» Catherine Deneuve (la fausse) renchérit : « Je suis chineuse. J’aime le plaisir de découvrir. Je soupèse, je palpe, je renifle, je trouve, je repose ou j’emporte. J’ai une relation physique avec les choses. Je ne vais jamais acheter un cadeau pour quelqu’un. J’attends qu’un objet m’interpelle. Les choses que je découvre me font penser aux gens que j’aime. » Interview sur les Puces retrouvée aux Puces dans un vieux Paris Match de 1984, par terre entre une lampe Gras et le portrait de Cendrillon par Walt Disney. Mobilier de rencontre… L’expression n’a plus cours; elle avait pourtant sa poésie, celle de la trouvaille, trouvaille dont Breton écrivait qu’« elle remplit le même office que le rêve, libère l’individu de scrupules affectifs paralysants, le réconforte et lui fait comprendre que l’obstacle qu’il croyait insurmontable est franchi. » Le sphinx de fonte qui rouille sous la gouttière près de la dragonne et de l’oiseau lyre n’aurait pas lancé meilleure énigme.
