Art Populaire - Objets de vie : Les Bouteilles de la Passion & Exs Votos

Inspirés par le thème romantique de cette semaine, Samuel Collin et Catherine Assenedellec (Les Couloirs du temps) nous content l’histoire des bouteilles de la passion et des Exs Votos, véritables objets de vie…

 

« Les bouteilles de la Passion, petits calvaires en bouteilles, et souvent ex-votos, sont réalisées avec tout le charme naïf de bateliers, de marins, qui récupéraient de-ci de-là des éléments «perdus». Développement durable avant l’heure et développement d’œuvres de cœur, issues de l’authenticité d’un savoir-faire non-académique et néanmoins d'une extrême ingéniosité. On peut admirer face à la rudesse de ces hommes, leurs mains lourdes devenues si légères d’habileté pour faire entrer dans de très petites bouteilles nombre d’objets minuscules finement sculptés.

 

En effet, on peine à imaginer les mains grossières de ces hommes, pleines de callosités, façonnant un à un de délicats petits objets, calice et croix miniatures, tous petits outils multiples, corps du Christ, détails de la Croix et des Instruments de la Passion, avec une incroyable dextérité nécessaire pour pouvoir les assembler dans la bouteille. Rappelons que ces bouteilles n’étaient pas bien grandes, moins de 10cm pour certaines ! Déjà un petit miracle… mais surtout un appel à la prière de remerciement pour le voyage de retour dans le cœur de ces bateliers…

 

Ces charmantes mises en scènes sont parfois peintes, sans doute avec des restes de peintures utilisés pour les bateaux. La plupart sont réalisées avec d’humbles petits morceaux de bois, copeaux et restes de tailles des charpentiers de marine, quelquefois avec des petits bouts de métal, des petits morceaux de carton ou de papier comme des images pieuses découpées. Le Christ sur la Croix est souvent réalisé de façon très rudimentaire, parfois même avec un petit morceau d’os sculpté. Le talent des «simples» (ou Saints) diront certains…

 

On peut ainsi découvrir avec ravissement dans la bouteille, une mini-banderole de papier, avec un nom, ou seulement quelques initiales, un angelot musicien suspendu à un fil, un saint Evêque, un Saint martyr ou un Saint… parfaitement inconnu ! Et tout un tas de petits objets assemblés autour du Christ… les Instruments de la Passion !! Intrigant aussi la clavette en travers du bouchon qui les ferme. Mais hélas, tout cela est souvent partiellement en vrac au fond de la bouteille. De fait, malheureusement, ces bouteilles n’ont que très rarement été conservées...

 

Un peu d’histoire...

Pour le voyageur, autrefois, le danger était partout, sur les routes qui étaient peu sûres, et plus encore sur les cours d’eau qui servaient au transport des personnes et des marchandises. Les carrefours et les ponts étaient tout particulièrement redoutés. On disait d’ailleurs que c’étaient des endroits maléfiques où se rassemblaient sorcières et mauvais esprits. Mais ils étaient particulièrement craints du fait du ralentissement des voyageurs à cet endroit : non seulement on pouvait prendre une mauvaise direction, mais ils constituaient un moment et un lieu privilégiés pour tendre un piège. Et comme les carrefours sur terre, les ponts constituaient un lieu propice aux embuscades, et aussi du fait que les courants pouvaient précipiter le bateau contre ses piles.

 

Dès la plus haute antiquité, les fleuves et les rivières ont été de toute première importance dans la vie des hommes, utilisés pour le transport des marchandises et des personnes, et ce parce que les transports par voie terrestre étaient longs et difficiles, très inconfortables et dangereux en raison du mauvais état des chemins, du relief… et surtout des bandits qui dévalisaient les voyageurs. Autant de légendes !

 

Dans la mythologie gréco-romaine, les sources et les cours d’eau étaient le domaine des nymphes, appelées des Naïades, qui avaient le pouvoir de protéger des dangers de la navigation et de surcroit de guérir de telle ou telle maladie. Les voyageurs, malades ou pas, buvaient l’eau de la source, et parfois s’y baignaient. Dans la mythologie celtique, déjà les mariniers gaulois de la Seine offrait à Sequana, la naïade des sources de la Seine, des ex-votos destinés à les protéger.

 

Ainsi trouve-t-on toujours aujourd’hui de nombreux ex-votos dans les chapelles qui jalonnent nos côtes et nos fleuves, nos petits et grands cours d’eaux, et, avec tout autant de nombreuses sources miraculeuses vouées à la Vierge ou à un Saint guérisseur, à un Saint parfois seulement connu des gens du village et des alentours…

 

Les mariniers, les bateliers édifièrent des Croix pour être protégés, comme ils le firent à tous les endroits de navigation dangereuse, à l’image de ce qui se faisait à terre, mais en donnant à ces Croix des signes distinctifs marquant leur affectation toute spéciale à la Bâtellerie : la Croix est souvent représentée avec une ancre en son centre (l’ancre, outre son symbolisme marin propre, est un symbole chrétien primitif, du 1er siècle, comme le symbole du poisson, Ichtus en grec, un sigle, un acronyme… un acrostiche, un jeu de mots pour « Jésus Christ Dieu Fils Sauveur »).

 

La Seine, le Rhône et la Loire, voies navigables de première importance, ont toujours été très fréquentés par les bateliers ; mais, fleuves tumultueux, ils étaient particulièrement dangereux ! Les bateliers du Rhône ont été les premiers à ériger des Croix sur son parcours, ils en plaçaient également à la poupe de leur bateau avec le Christ en Croix entouré d’un plus ou moins grand nombre d’instruments de la Passion. Mais pourquoi les bateliers ont fait le choix des instruments de la Passion ? Et pourquoi les mariniers ont-ils réalisés spécifiquement des calvaires en bouteilles avec les instruments de la Passion ? C’est là que l'histoire de l'Art Populaire rejoint l’histoire de France.

 

Au 13ème siècle, en 1238, le Roi Saint Louis achète à l’Empereur de Constantinople la couronne d’épines du Christ, et... il doit la ramener en France (où pour l’accueillir il fera construire la Sainte Chapelle). Ce fut un long voyage de Constantinople à Venise, et de Venise à Paris. Ce dernier voyage se fit par voie de terre jusqu’à Sens. Arrivée en cette ville, en Août 1239, la précieuse relique fut confiée aux bateliers qui la transportèrent par bateau sur l’Yonne et sur la Seine, jusqu’à Vincennes et Paris.  

 

L’ensemble des bateliers ornèrent dès lors leurs bateaux de la Croix habituelle, bien sûr, mais aussi d’une couronne d’épines à l’image de la sainte relique confiée à leurs soins pour marquer le grand honneur qui leur avait été accordé, et... ils y ajoutèrent les instruments de la Passion. Ils sculptaient eux-mêmes ces Croix en bois qui, pour celles qui étaient destinées au bateau lui-même, étaient vivement colorées. D’autres furent réalisées en fer forgé et placées dans des Oratoires ou des Chapelles qui étaient consacrés à des Saints protecteurs des marins et mariniers, et établies tout au long du fleuve, comme sur les chemins de halage. Mais les bateliers souhaitaient aussi une protection plus proche, plus proche aussi de leurs «proches», de leurs maisons et de leurs familles.

 

Aussi trouvait-on dans les maisons des bateliers, puis dans les cabines de leur bateaux (péniches, gabares), des Croix, fabriquées de la même façon, mais plus petites. Ces petites Croix furent d’abord réalisées dans une sorte de petite niche, un oratoire, un abri en bois sculpté, ce qui a permis la multiplication des symboles, multiplication qui peut d’ailleurs expliquer certaines transformations selon l’intention de prière de celui qui la fabriquait. Puis, environ vers la fin du 18ème siècle, et surtout au 19ème siècle, on les retrouva en bouteille ! Qu’elle en fut la raison ? Et pourquoi en bouteille ?

 

Déjà, à partir du 19ème siècle, le verre devient plus courant d’utilisation, avec le début d’une fabrication industrielle, car auparavant il était très difficile et très coûteux à obtenir, et il était particulièrement fragile. Seuls les nobles et les riches pouvaient acquérir des objets en verre fabriqués par des maîtres verriers réputés. Les bouteilles de verre étaient donc rares et très onéreuses ; et surtout le verre était peu translucide et constellé de bulles d’air, à l’exception d’exceptionnels flacons destinés aux apothicaires, mais ils étaient encore plus rares et encore plus chers.

 

Donc, avec l’industrie et la diffusion du verre au 19ème siècle, un plus grand nombre peut en acquérir ou en récupérer. Mais malgré tout, et pendant très longtemps, c’était rare d’en posséder, et quand des personnes d’origine modeste en avaient, c’étaient aussi avec la conscience de détenir un « beau » contenant, ils en prenaient soin, les récupéraient, les gardaient… et, naturellement, leur donnaient un second usage, une seconde vie : ils en faisaient un objet d’art populaire, de décoration et de dévotion en y incluant pour les marins un bateau, et pour les bateliers, une Croix entourée des Instruments de la Passion.

 

Pour remercier Dieu d’avoir entendu leurs prières, et aussi pour en faire cadeau à leur promise, pour lui plaire, ou encore pour les conserver comme souvenir et objet de dévotion confié à leurs proches. Une production spécifique très populaire a aussi été identifiée sur l'île de Tatihou (Manche, Cotentin), île qui a longtemps servi d'île de quarantaine, puis de convalescence (aérium) des blessés de guerre de la guerre 14-18. On trouve aussi certains travaux manufacturés moins « populaires », fabriqués pour la vente dans les magasins religieux et sur les lieux de pèlerinages, comme ceux comportant des chromos, des images en papier découpées et collées.

 

Et tout cela… dans un petit flacon, tenant dans une main !! Alors… si vous chinez une de ces petites bouteilles de verre, toute poussiéreuse, un peu kitch, au verre un peu opaque, avec parfois quelques éléments en vrac au fond… c’est aussi trouver un petit bout de cœur d’un batelier qui dort… comme un petit génie dans cette bouteille, un petit génie d’Art Populaire !

 

 

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