Dans l'oeil de la galerie Vauclair : Triptyque représentant une scène de théâtre

La Galerie Vauclair présente en durant la Fête des Puces, un superbe triptyque représentant une scène de théâtre, Ecole française, daté de 1920

Ce grand triptyque peint dans les années 1920 représente une joyeuse scène de théâtre, dans l’esprit galant du XVIIIe siècle. Dans ce décor de fête, le peintre a caché de nombreux petits détails comiques et tendancieux, qui valent qu’on les regarde avec attention.

Une iconographie savoureuse :

Le panneau central présente une assemblée de gentilhommes et nobles dames, prenant place sur les gradins d’un théâtre à ciel ouvert, entourés d’architectures envahies par la végétation. Un spectateur s’est même hissé sur une branche d’arbre pour ne rien louper de l’événement. Ils regardent avec attention la pièce qui se déroule sur la scène à droite de la composition, où Arlequin courtise une femme aux joues rougies et la robe blanche : Colombine. Arlequin est un personnage type de la commedia dell’arte, apparu au XVIe siècle en Italie. Il est reconnaissable à son costume coloré couvert de losanges, qui symboliseraient les multiples facettes de sa personnalité, ainsi que sa pauvreté. Au théâtre, Arlequin incarne le rôle du valet comique et fait preuve de bouffonnerie. Il est souvent mis en scène amoureux de Colombine, la belle malicieuse qui le mène par le bout du nez. Et se place ainsi comme rival de Pierrot, qui sur cette toile, épie la parade galante depuis les coulisses en passant sa tête à travers le rideau de scène. Pierrot est reconnaissable grâce à sa fraise et son maquillage blanc. Au premier plan, on distingue des coulisses de fortune, crées à l’aide d’une toile tendue entre l’arrière d’un carrosse et un piquet de bois. Dans ces coulisses se changent d’autres comédiens, prêts à prendre le relai. Enfin, à droite se trouve l’orchestre qui joue au pied de la scène.

Cette atmosphère galante et joyeuse se poursuit sur le panneau de droite, qui figure un mât de cocagne dont le sommet est coupé. En haut du mât se tient un homme vêtu d’un pourpoint jaune, qui tend le bras pour attraper un objet qui sort du cadre du tableau. Au pied de ce mât, dans un charmant jardin fleuri, un homme embrasse tendrement l’épaule d’une jeune femme, tout deux ne prêtant aucune attention à l’exploit de leur camarade grimpeur. Le mât de cocagne est un jeu traditionnel populaire qui consiste à grimper en haut d'un poteau pour attraper un ou plusieurs des objets qui y sont suspendus. Le poteau est habituellement le plus lisse possible, et presque toujours enduit de graisse ou de savon, afin de rendre l'escalade plus difficile. Le sommet est muni d'une roue de charrette à laquelle sont suspendus les lots à gagner : friandises, saucissons, jouets, objets divers.

Enfin, le panneau de gauche dépeint quant à lui, une scène tout aussi savoureuse, qui rivalise en acrobaties avec la précédente. Un homme et une femme ont mis au point une installation rocambolesque afin de jeter un œil de l’autre coté d’un haut mur, qui leur bouche certainement la vue de la scène qui se déroule sur le panneau central. Deux cochers ont manœuvré un carrosse tiré par deux chevaux, afin de le rapprocher le plus possible du mur, tandis que le couple grimpe sur une échelle disposée sur le toit du véhicule. La dame se hisse au sommet en premier pour profiter d’une meilleure vue. Mais son compagnon, monté sur l’échelle à sa suite, profite d’une vue tout aussi plaisante sous les jupes de sa belle. Un dernier personnage est présent au premier plan : il s’agit d’un chasseur monté à cheval et armé d’un tromblon, qui jette un œil à l’aventure qui se déroule derrière lui.

Les contrastes de la composition :

Les trois panneaux de ce triptyque se répondent par leur iconographie et leur symbolique, mais aussi par leur composition. En effet, le peintre joue avec l’idée de verticalité, propre au format allongé des panneaux latéraux. Sur les deux scènes annexes, il met en scène des personnages en ascension vers le sommet des toiles, se distinguant sur un grand ciel bleu largement ouvert, ce qui renforce l’impression de monumentalité qui se dégage du triptyque. Ce sentiment est accentué par le fait que la composition coupe la scène dans les deux cas : le mât de cocagne est incomplet et on ne sait pas avec certitude pourquoi le couple grimpe pardessus le mur. Le peintre maintient ainsi les interprétations ouvertes, laissant à l’imagination du spectateur le soin de compléter les scènes et donnant l’impression d’une composition infinie. A l’inverse, l’artiste représente sur le panneau central une scène où les perspectives sont fermées par des architectures, où la végétation gagne l’espace du ciel, et où la foule donne un sentiment de vase-clos. Ce choix de composition permet de plonger le spectateur au cœur de l’évènement et de partager la fête avec les personnages.

Un style empreint de nombreuses références à l’Histoire de l’Art :

De prime abord, il peut paraitre étonnant de trouver une telle représentation très inspirée par la pastorale et les fêtes galantes d’Antoine Watteau (1684-1721), au début du XXe siècle, tandis que les avant-gardes battent leur plein sur la scène artistique. En effet, le peintre Watteau invente au XVIIIe siècle le genre pictural de la « fête galante ». Ce genre met en scène des réunions ludiques en plein air organisées par les riches aristocrates à partir de 1715 jusqu’aux années 1770. Après la mort de Louis XIV en 1715, l’aristocratie française délaisse les splendeurs de la cour de Versailles pour les folies et les maisons de ville plus intimes de Paris où ses membres, élégamment vêtus, peuvent s’adonner à jouer, se courtiser et se mettre en scène d’après la commedia dell’arte italienne. Ce genre léger, romantique et parfois comique se diffuse au XVIIIe siècle à travers les œuvres de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806).

Une seconde influence du XVIIIe siècle est perceptible dans le traitement des architectures envahies par la végétation, à l’arrière-plan. Cette façon de représenter des personnages au milieu d’architectures antiques ou Renaissance, parfois en ruine, et toujours gagnées par la flore, est typique du style d’Hubert Robert (1733-1808), qui était d’ailleurs très proche de Fragonard.

Cependant, l’artiste puise aussi ses références dans l’art du XIXe siècle. Le coup de pinceau rapide avec l’usage de grands aplats de couleurs mates, le choix de réaliser des figures en silhouettes sans détails marqués notamment au niveau des visages, et la palette où domine un fond assez neutre dans les tons de vert et beige, réhaussé de pointes couleurs vives, rappelle la manière d’Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901). En effet, Toulouse-Lautrec s’intéresse aussi aux scènes festives - mais plutôt du monde de la nuit parisien contemporain - qu’il représente sur des toiles non préparées avec des couleurs pures très peu mélangées.

Mais notre triptyque témoigne d’un goût décoratif que l’on retrouve plutôt chez les peintres nabis à la fin du XIXe siècle. Le courant nabi se caractérise par la minutie de la représentation des tissus et des vêtements, aux motifs toujours très ornementaux. Il met en scène des personnages richement habillés, dans des jardins ou des intérieurs coquets. Les nabis utilisent beaucoup le format vertical pour leurs œuvres, influencés par le Japon (paravents et kakemonos). On retrouve dans ce triptyque une attention marquée dans la représentation des costumes, dont les couleurs vives et les motifs variés ressortent sur le fond neutre. On retrouve également le format vertical, avec lequel le peintre joue.

Enfin, le sujet et notamment les représentations d’Arlequin, connaissent un regain d’intérêt au début du XXe siècle. De grands artistes des avant-gardes historiques représentent des portraits de ce personnage emblématique, comme Paul Cézanne (1839-1906) ou encore Pablo Picasso (1881-1973). On peut donc imaginer que l’artiste, encore non identifié, qui signe ce triptyque possédait une culture visuelle remarquable, pour disséminer dans son œuvre autant de citations à l’Histoire de l’Art passée.