Rêve d’ailleurs chez Edward Klejman

Bien plus qu’un antiquaire de renom, Edward Klejman est un livre ouvert, qui nous raconte l’histoire passionnante des débuts de Paul Bert Serpette. Une invitation au rêve, à la chasse aux trésors, aux odeurs d’ailleurs…Ce ne sont pas de simples souvenirs de ses innombrables voyages que ce marchand présente sur son stand, mais bel et bien des pièces d’envergure muséale, des chefs d’œuvres de l’art extra-européen.

Racontez-nous votre parcours

A la fin des années 50, à l’âge de 18 ans environ, j’avais des amis qui possédaient un stand à Paul Bert, dans lequel ils présentaient des objets d’art primitif. Pour moi, c’était tout un monde nouveau, qui m’attirait énormément.

Certains membres de la famille de mon épouse étaient également marchands à Saint Ouen depuis longtemps. Je les ai donc rejoints pour vendre des fripes. Au début des années 60, Je me suis associé avec quelqu’un que j’avais connu à l’armée et qui est devenu un peu comme mon grand frère. Ensemble, nous avons pris un stand à Paul Bert pour faire de la brocante. Étant donné que j’avais acquis quelques connaissances en art primitif et que j’avais quelques relations, on m’a confié des objets pour les vendre.  

Très peu de temps après, un heureux épisode a marqué un tournant dans ma carrière. Un peu par hasard, un marchand américain est venu sur mon stand et m’a tout acheté. Il m’a ensuite demandé si je voulais aller en Afrique. Ma réponse a été : « oui un jour ! », comme si ce n’était pas vraiment essentiel à ma connaissance et à mon métier, cela me semblait lointain. Celui-ci m’a répondu « non, pas un jour, la semaine prochaine ! » Il souhaitait que je lui ramène des objets, c’est comme cela que cette personne a financé mon premier voyage.

A l’époque, c’était très inattendu car les marchands d’art africain les plus importants n’avaient jamais mis les pieds en Afrique, ça ne leur était pas nécessaire, il y avait bien assez d’objets en France et aller directement sur place les chercher était presque bizarre.

Je suis donc parti durant 2 mois au Mali, ce qui était très long pour une première fois, d’autant plus que j’avais seulement 21 ans ! J’avais même fait expédier ma 2 CV, elle avait mis un temps fou à arriver…

A partir de 1964, je suis reparti régulièrement en Afrique. J’étais en voyage presque un mois sur deux et j’allais dans les villages, souvent en pleine brousse pour acheter des pièces. Je partais à la découverte, parfois je faisais chou blanc.

Mais alors vous êtes un vrai amoureux des voyages ?

Non pas du tout ! La notion même de voyage ne me plait pas, je n’aime pas partir. Ce que j’apprécie, c’est me retrouver dans un endroit que je connais, ce n’est pas l’inconnu qui m’attire. Je n’aime pas être perçu comme un étranger, j’aime me fondre dans un paysage, cela me rassure.

Qu’est-ce qui vous touche dans les objets extra européens ? Si votre cœur devait parler, que dirait il ?

Ce qui m’attire, c’est la sculpture en soit. A 20 ans, grâce à l’art africain, j’ai découvert une nouvelle façon d’appréhender la sculpture que je n’imaginais pas et je me suis ensuite aperçu des correspondances existantes entre la peinture moderne et la sculpture africaine. Des artistes comme Picasso ou Max Ernst ont eux aussi été frappé par le fait que cette sculpture nous ouvre de nouveaux horizons, de nouvelles perspectives. Ce que j’aimais au départ, c’était aussi la possibilité de posséder des objets extraordinaires avec si peu d’argent.

Avez-vous une préférence dans les pièces que vous présentez ?

La côte ouest de l’Afrique est l’endroit que j’ai le mieux visité, par conséquent je connais bien ces tribus et leurs productions. J’aime aussi les objets d’art océaniens, du fait de mes voyages en Nouvelle Guinée.

Vous êtes l’un des premiers marchands à vous être installé à Serpette, à quoi le marché ressemblait il ?

Je connaissais très bien Monsieur Serpette, c’était un collègue qui avait un stand à Paul Bert. Quand il a lancé son projet de stands dans cet ancien garage SIMCA, dans les années 70 ; il m’a proposé d’en prendre un et j’ai accepté. Pendant très longtemps, il n’y avait qu’une vingtaine de stands sur une allée. Maintenant il y en a 160 sur 6 allées. 

Que représente Paul Bert Serpette pour vous ?

Étant donné que j’ai pris mon 1er stand en 1962, ma présence à Paul Bert Serpette représente les ¾ de ma vie ! Voilà ce que ce marché représente pour moi, ce n’est pas négligeable ! J’y ai fait des rencontres exceptionnelles et c’est un endroit où l’on apprend beaucoup. J’ai toujours voulu rester ici et je n’ai jamais souhaité m’installer en ville. J’ai beaucoup aimé passer du temps ici, même si cela devient plus compliqué pour moi d’y venir.

Comment vivez-vous le contexte actuel ?

Personnellement, c’est difficile de répondre à cela... Par la force des choses, je ne pouvais plus beaucoup venir au marché avant cet épisode. Ce confinement m’affecte peu car je vis déjà comme cela depuis quelque temps. J’espère tout de même y retourner rapidement !

 

Photo ©Lucie Sassiat