Voilà un petit meuble qui a su discrètement mais sûrement suivre les aléas de l’histoire pour parvenir jusqu’à nous. Qu’il soit de style Louis XV ou signé d’un designer d’après-guerre, le secrétaire se chine à Paul Bert Serpette tant dans les boutiques de mobilier classique que chez les antiquaires spécialisés en création XXe. Une longévité et une adaptabilité qui ont fait de cet adjoint au bureau une pièce de mobilier atypique et pourtant incontournable.
C’est une création hybride, née de la rencontre d’une table à écrire et d’une commode. Tout en verticalité, le secrétaire, fermé, ne laisse rien paraître. Il faut ouvrir son abattant pour découvrir un plan de travail surmonté de tiroirs et casiers. Au centre de ce meuble donc, la clé. Sans elle, impossible d’y avoir accès. Le secret est au cœur du secrétaire à qui il donne sûrement son étymologie.
Il se murmure que le tout premier aurait été commandé par Louis XV à son ébéniste Oeben en 1760. Un travail pharaonique de neuf années achevé sous Louis XVI par l’ébéniste Riesener, Oeben étant décédé entre temps. L’astuce de ce bureau à cylindres était de se verrouiller entièrement par une clé qui condamnait l’abattant et l’accès aux tiroirs. En l’absence du roi, les domestiques pouvaient toutefois recharger en papier et en encre le meuble par deux petites fentes prévues à cet effet. Quatorze corps de métier, du bronzier au doreur, ont travaillé à la réalisation de ce chef-d’œuvre paradoxal : l’ostentation des matériaux et des techniques au service du secret politique.
La confidentialité serait donc à l’origine du secrétaire qui apparaît à la moitié du XVIIIe siècle, âge d’or de la correspondance et des belles lettres. Souvenez-vous de la première lettre des Liaisons dangereuses dans laquelle la naïve Cécile se réjouit : J’ai une femme de chambre à moi ; j’ai une chambre & un cabinet dont je dispose, & je t’écris à un secrétaire très joli, dont on m’a remis la clef, & où je peux renfermer tout ce que je veux.
Le secrétaire va de pair avec une féminisation du goût sous l’égide de la Pompadour, la favorite du roi. Il est indissociable d’un passage du protocole d’apparat sous Louis XIV à la sphère privée. Les meubles se font plus petits, plus discrets. Ils correspondent à ces nouvelles pièces que sont le boudoir et le cabinet.
Le secrétaire devient alors un meuble à part entière de la maison ou de l’appartement bourgeois. Après-guerre, pourtant, il se démocratise et quitte les hautes sphères de la société. Réinterprété par les architectes designers de l’UAM, il abandonne les bois riches et la marqueterie précieuse pour des matériaux bon marché comme le chêne et une fabrication simple permettant la production en série. Si certains, comme Guillerme et Chambron, conservent la partie basse en commode, d’autres à l’image de Marcel Gascoin la suppriment préférant un secrétaire suspendu, directement fixé au mur. De hauteur modulable, le secrétaire devient ainsi le compagnon de toute une vie, de l’enfance à l’âge adulte. La serrure, quant à elle, disparaît à chaque fois, le secret n’étant plus l’intérêt des années 50 mais le gain de place. L’habitat moderne est resserré, la place manque et l’espace doit être optimisé. Plutôt que le bureau, on privilégie le secrétaire, qui une fois refermé, occupe une place moindre.
De l’aristocratie XVIIIe aux classes moyennes de l’après-guerre, la discrétion du secrétaire a eu raison des ans et des époques, faisant de lui un témoin de plus de 250 ans d’Histoire.







