Ils attirent le regard dans les allées de Paul Bert Serpette, ces meubles et vases délicats où se déploient des paysages asiatiques composés de montagnes, ruisseaux et brume.
Devant la richesse de leurs matériaux ou l’originalité de leur forme, on s’arrête, on s’interroge, on se prend à rêver. D’où viennent-ils ? D’un ancien comptoir colonial ? D’un maître laqueur installé en Europe ? L’histoire de ce mobilier mélangé, métissé est unique. Elle débute sous l’Ancien Régime et connaît son apogée au XIXe.
Cette histoire commence en Asie. En Chine et au Japon plus précisément. Deux pays qui ont par leurs différences culturelles constitué des pôles d’attraction et de séduction inégalés pour les Européens. Si l’exotisme de leur esthétique séduit, c’est surtout les limitations qu’ils imposent à leurs exportations qui nourrissent ce parfum de rareté et d’exclusivité de la production extrême-orientale. Au XVIIe et XVIIIe siècles, porcelaine chinoise et laque japonais sont rares et réservés aux familles royales et aristocratiques européennes. Il n’y a guère que Marie-Antoinette pour faire collection de ces importations exceptionnelles...
... Pour expliquer ce repli, il faut comprendre que l’Empire du milieu se vit véritablement comme le centre du monde. La Chine n’a pas besoin d’échanges commerciaux. Si elle ouvre ses portes aux Hollandais de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, c’est par souci d’éducation. Pour leur permettre d’admirer la vertu chinoise. Même chose pour le Japon : il faut attendre 1867 pour qu’il participe à sa toute première exposition universelle et que le prince Tokugawa Akitake se déplace à Paris. Un premier contact pour les Européens avec l’Empire du Soleil levant, ses traditions, son art et ses habitants qui les marquera durablement…
Le retentissement de cette exposition est en effet sans précédent. L’engouement est tel que des artistes européens comme le céramiste Félix Bracquemond et le peintre Henri Fantin-Latour s’organisent en société où l’on se retrouve à l’occasion de dîners « à la japonaise », débauches de kimonos, baguettes et saké. L’imaginaire est tout d’un coup débridé : on se grime en Japonais, on s’habille à la chinoise et on se meuble à l’asiatique. Et les artistes et créateurs de détourner, d’inventer et de s’inspirer de ce mode vie terriblement exotique.
Ils vont acclimater la production asiatique au goût de leurs contemporains. Leur donner le frisson de l’Extrême-Orient sans qu’ils quittent leur salon haussmannien et abandonnent leurs codes bourgeois. L’Occident digère les importations d’Asie jusqu’à créer un Orient occidentalisé.
C’est la ligne du célèbre magasin parisien, L’Escalier de Cristal, qui distille subtilement de l’orientalisme dans un mobilier fondamentalement européen, en incrustant par exemple des panneaux de laque japonais dans une table de style Napoléon III.
Les vases en porcelaine de Canton connaissent eux aussi une nouvelle vie en Europe. Importés, retravaillés et réinterprétés, ils deviennent d’élégantes lampes à pétrole pour les intérieurs bourgeois. Montés sur du bronze doré, ils sont parfois signés du célèbre fondeur Ferdinand Barbedienne.
D’autres artistes vont plus loin en créant un véritable style tel Gabriel Viardot (1830-1906). La visite de l’Exposition universelle de 1867 est un choc esthétique pour cet ébéniste parisien qui se met alors à produire des meubles, libres interprétations d’un genre chinois-japonais hybride. Il n’hésite pas lui non plus à détourner panneaux de laques japonais ou nacre du Tonkin pour donner forme à ses créations à l’esthétisme métissée.
Aujourd’hui, c’est tant pour leurs techniques et matériaux exceptionnels que pour leur singularité esthétique que ces pièces de mobilier inédites, issues de la rencontre de deux cultures, séduisent encore et toujours à Paul Bert Serpette.











