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Emile Gallé, Vase Repos dans la Solitude, 1900

Page du livre The Paris Salons (1895-1914), volume IV, avec la photographie du vase "Repos de la solitude" de la collection du comte Foulon de Vaulx, lors de l'exposition universelle de 1900
Emile Gallé, vase "La Nature", 1900, vente Est-Ouest Auctions du 25 mars 2006 (lot N°85), D.R.

Émile Gallé (1846-1904) est un artiste aux multiples talents, à la fois verrier, céramiste et ébéniste. Il fut l’un des principaux acteurs du renouveau des arts décoratifs à la fin du XIXème et au début du XXème siècles ainsi que l’un des pionniers de l’Art Nouveau en France, jouant un rôle primordial dans le développement de l’École de Nancy. Créateur de pièces luxueuses, extrêmement perfectionnées, complexes, raffinées et muséales, il se présente parallèlement comme un “vulgarisateur de l’art” et se préoccupe d’une production “à bon marché” lui permettant de financer la coûteuse fabrication de pièces exceptionnelles. Lorsqu’il crée ce vase “Repos dans la solitude”, l’Art Nouveau est à son apogée.

Le vase repose sur un pied en bronze original au décor de feuilles de nénuphars stylisées, élégamment recourbées aux extrémités. Il adopte la forme d’une amphore antique. En effet, sa panse se gonfle à partir du pied étroit avant de se réduire au niveau du col, flanqué de deux petites anses. Le décor, qui s’articule autour du thème de la nature, que Gallé vénérait, est étroitement lié aux différentes techniques employées pour le réaliser, poussées à une telle perfection que l’œuvre semble transcender le travail du verre. Il présente tout d’abord un étagement de couleurs pouvant évoquer les quatre éléments : sa partie inférieure est brune, pour représenter la terre ; sa partie centrale est de deux bleus distincts, l’un intense et l’autre plus clair, superposés ou s’intercalant, pour l’eau et l’air ; sa partie supérieure est d’un vert clair devenant jaune sous l’effet de la lumière pour évoquer le feu, le soleil.

À cet étagement de niveaux de couleurs, s’ajoute un travail du verre en surface. En effet, chaque face du vase est ornée d’un décor de frondaisons qui est un chef-d’œuvre audacieux de marqueterie. Sur la face portant la signature de l’artiste, le feuillage laiteux de l’arbre est inclus dans la pièce grâce à une technique de marqueterie de verre brevetée par Gallé en 1898 (1) ; pour ce faire, un ouvrier devait ajouter de la matière au moment où le vase était soufflé, ces deux couches de verre devant être maintenues à la même température pour éviter un choc thermique au moment de la superposition. L’utilisation de cette technique explique le léger relief obtenu, ainsi que le caractère translucide du feuillage ou des fleurs printanières, bleutés par la présence du ciel en arrière-plan. Pour compléter le décor, la base de l’arbre et les feuilles des plantes qui l’entourent ont été reprises à la roue pour en accentuer le relief. L’arbre décorant l’autre face du vase présente également un léger relief, mais une opacité bien moindre ; ses branches et ses feuillages sont également ciselés à la roue.

À l’ensemble de ces techniques complexes du travail du verre s’ajoute une subtile variation invisible à l’œil nu : lorsqu’il est éclairé de l’intérieur, le vase change de couleur. Cette variation chromatique ne peut s’expliquer que par la mise en œuvre d’une technique particulière s’apparentant au verre dichroïque, qui change précisément de couleur en fonction de la position de la lumière. Pour obtenir cet effet, lors de la fabrication, une fine inclusion de métaux tels que l’or et l’argent est glissée dans la matrice de verre. C’est ainsi que cet ensemble très contrasté de couleurs apparaît.

Ce vase, par la finesse de son décor inspiré d’éléments naturels, est d’abord naturaliste ; mais, si “la nature est toujours prise par Gallé comme point de départ”, “il s’efforce de s’en affranchir à temps pour atteindre le caractère et l’accent personnel recherché” (2) : ainsi, si Gallé s’inspire de manière récurrente de motifs naturels, il joue sur leur représentation et les stylise de sorte à les adapter à la forme qu’il donne à son œuvre. Il s’inscrit de ce fait dans la vogue du japonisme alors prégnante, notamment avec ses arbres représentés tout en surface et les autres éléments naturels stylisés. Il est aussi proche du mouvement symboliste, par la nature mélancolique qu’il présente et par le mystère de son illumination intérieure le métamorphosant. Alors qu’en peinture, le mouvement impressionniste est en plein essor, l’artiste met en œuvre une expression plus moderne encore, presque abstraite, en jouant avec la matière. Cette œuvre se classe indubitablement parmi les plus importantes de l’artiste.

Il existe plusieurs autres vases exécutés sur le même modèle. Le dernier à s’être trouvé sur le marché de l’art est passé en vente à Tokyo le 25 mars 2006 chez Est-Ouest Auctions (lot n°85). Celui-ci avait été exposé dans la vitrine intitulée “Repos de la solitude” à l’Exposition universelle de 1900, à l’occasion de laquelle il fut remarqué et loué par le public : la critique lui reconnaît notamment “un art exquis et pour ainsi dire nouveau” (3) ; le vase porte alors le même nom que la vitrine, dont il est donc le chef-d’œuvre et l’archétype. Il appartint à la collection du comte Foulon de Vaulx (1873-1951), poète et romancier. Comme le nôtre, il est également l’illustration des recherches inlassables de Gallé, aussi bien artistiques que techniques. 

Par ailleurs, l’un des vases exécutés sur ce modèle apparaît sur une photographie ancienne de l’Association des Amis du Musée de l'École de Nancy publiée dans Émile Gallé. 100 ans après sa mort (4). Le pied de celui-ci, comme le nôtre mais contrairement à celui de l’exposition de 1900, n’est pas fixé à une mince base carrée. Toutefois, s’il est bien identique à notre vase dans la forme, il semble présenter des variations dans la forme des couches colorées, qui suivent un axe moins horizontal.

Les exemplaires de ce vase restent rares. En effet, les pièces les plus importantes et artistiques de Gallé, s’adressant à une clientèle réduite et très fortunée, étaient exécutées à moins de dix exemplaires, notamment du fait de la complexité des techniques employées.

Le vase “Repos dans la solitude” s’inscrit donc dans la production de pièces “de grand genre” ou “riches et demi riches” d’Émile Gallé. Le thème de la nature cher à l’artiste y est abordé avec poésie, comme dans une coupe exécutée vers 1900 portant le même nom et dotée d’un décor très similaire, dont un exemplaire est passé en vente le 22 novembre 2016 chez Sotheby’s et un autre est exposé au musée de Cognac. Ces pièces sont emblématiques de la production de l’artiste à cette époque, caractérisée par une grande liberté et une grande virtuosité technique, donnant naissance à quelques œuvres exceptionnelles, parmi lesquelles se classe cette pièce. En y décrivant de manière abstraite le monde de la nature, cette œuvre condense sa beauté, que les hommes perçoivent de manière sensuelle et instinctive, créant un univers magnifique.

1 Art Nouveau & Art Deco, catalogue de la vente d’Est-Ouest Auctions du 25 mars 2006, p. 53.

2 Émile Gallé. Un regard contemporain, catalogue de la vente Sotheby’s du 22 novembre 2016, 2016, p. 67.

3 Comte, Jules [dir.], L’Art à l’Exposition universelle de 1900, 1900, p. 362.

4 Émile Gallé. 100 ans après sa mort, catalogue de l’exposition du Hida Takayama Museum of Art au Japon, 2005, p. 113.

 

Texte : Galerie Marc Maison