Que retient-on des grands événements du XXe siècle si ce n’est une image ? Une image unique qui cristallise une réalité complexe. Le conflit afghan dans les immenses yeux verts de la jeune fille au voile rouge immortalisés par Steve Mc Curry. La famine au Soudan dans la petite fille recroquevillée scrutée par un vautour et capturée par l’objectif de Kevin Carter. « Sur des milliers de photos prises, on en retient toujours qu’une », souffle Régis Besse de la Galerie Verdeau, allée 6 à Paul Bert.
La petite fille sur la photo
Cette image a fait le tour du monde, illustré des milliers d’articles et de livres, jusqu’à faire partie de l’inconscient collectif. Faites le test, demandez à quelqu’un à quelle image il associe la Guerre du Vietnam. Immanquablement, il verra une petite fille nue, les bras en croix, le visage déformé par la douleur et courant droit vers lui.
Cette enfant c’est Phan Thi Kim Phuc. Ce 8 juin 1972, à Trang Bang, village du Sud-Vietnam, elle a 9 neuf ans et vient d’être brûlée au napalm dans un bombardement. Entourée de ses cousins, elle court vers le photographe, Nick Hut, jeune homme de 21 ans envoyé par l’Associated Press couvrir ce conflit où s’enlisent les Américains. Il remplace son frère, photographe dans la même agence, décédé dans un bombardement. En déclenchant son appareil, il n’imagine certainement pas l’impact et la portée que ce cliché aura.
Du cadrage à la manipulation
Prise le 8 juin 1972, la photo de Nick Hut n’est publiée que le 12 juin dans le New York Times. Recevoir le cliché prend du temps, certes, mais ce n’est pas tout. A la rédaction, on tergiverse, on s’interroge et, finalement, on modifie le cliché. D’abord on le recadre. Une grande partie du côté droit de la photo de Nick Hut est supprimée. Les soldats, indifférents au sort des enfants, sont ainsi gommés. Bien centrée, la petite fille devient l’axe d’une composition plus rigoureuse, symétrique, presque classique. Les bras en croix, figure christique, le corps de l’enfant est également regouaché. Ses contours sont accentués pour qu’elle se distingue mieux de la route sur laquelle elle court, dans ce cliché en noir en blanc. Se pose, aussi et surtout, la question de la nudité. Peut-on montrer une petite fille entièrement nue dans un journal ? La réponse ne se fait pas attendre. Le sexe est flouté, comme en témoigne le tirage de Régis Besse.
Une impression historique
Ces petits arrangements avec la réalité ne s’arrêtent pas là. Jamais l’article du New York Times n’explique que, ce 8 juin 1972, ce sont les forces du Sud Vietnam qui ont bombardé leur propre camp pour éliminer des dissidents. Phan Thi Kim Phuc est présentée comme la victime des bombardements américains. Symbole de la stupidité d’une guerre aveugle dont les enfants sont les premières victimes. A sa parution, l’opinion s’émeut. Richard Nixon crie à la manipulation mais il est très vite rattrapé par le scandale du Watergate. La mobilisation s’accélère et les troupes américaines se retirent un an après. De là à dire qu’un cliché a précipité le retrait des Américains… Il est en tout cas le témoin d’un retournement des événements et une preuve de la non-objectivité des images, traitement toujours biaisé de la réalité.
De 1972 à 2014, ce petit cliché, pas plus grand qu’une carte postale, où est apposé le tampon du journal à sa première parution, est passé entre tellement de mains, a suscité tellement d’émotion et de réaction, que son poids historique est aujourd’hui incommensurable.